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ZiK et ZinC

La culture alternative est un vivier d’expressions en marge.

Le monde entier en mode selfie. Et moi, et moi, et moi !

Publié le 29 Avril 2016 par DB-RBV

"Last selfie" © Nadir

"Last selfie" © Nadir

On le sait, l’autoportrait est presque consubstantiel à l’histoire de l’art. Un procédé dont l'exercice a été pratiqué depuis les temps les plus reculés. Mais ce n'est qu'à partir du début de la Renaissance, au milieu du XVe siècle, que les artistes peuvent être identifiés eux-mêmes comme sujet principal. Le portrait de L'Homme au turban rouge de Jan van Eyck réalisé en 1433 pourrait bien être le plus ancien autoportrait.

L'homme au turban rouge, huile sur bois de 33,3 cm par 25,7 cm peinte en 1433, de Jan Van Eyck.

L'homme au turban rouge, huile sur bois de 33,3 cm par 25,7 cm peinte en 1433, de Jan Van Eyck.

Dans la peinture, avec Rembrandt, Raphaël, Van Gogh, Khalo ou Courbet, mais aussi avec la photographie, l’autoportrait a fait son bonhomme de chemin, continuant à être une pratique artistique, mais se démocratisant. Presque dès les débuts de la photo, les gens se sont photographiés eux-mêmes, en général dans les miroirs. Puis plus tard, un minuteur, un retardateur, un support stable, on court devant pour faire la pose, et le tour est joué, que dis-je, le périple est bouclé. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est surtout ‘’SELFIE'’, le mot, pour parler de ces autoportraits et peut-être aussi la posture adoptée, la frénésie et l'addiction.

Entre auto-portrait et selfie l’esprit diffère. La peinture suppose une interprétation, permise par une éducation du regard et de la main. La pratique de l'autoportrait peint, est considérée comme une introspection de l’artiste, expression d'un travail sur soi-même et de l'insertion dans une culture artistique. De la fine gastronomie enquelque sorte. Le selfie, expression narcissique d'un culte hédoniste de l'instant présent, revendique lui, un côté fast food.

Le selfie lui semble ainsi dériver de la croyance de Rousseau que le soi inéduqué est bon, alors que l'autoportrait peint, dépendant de l'apprentissage d'une tradition picturale, est l'expression d'un soi fondé sur l'assimilation consciente de l'apport de l'autre, tel qu'exploré par Paul Valéry.

Numériquement, ces autoportraits ont fait leur apparition dès le début des années 2000. A l’époque, il est trop tôt pour se prendre en photo avec son téléphone portable. On utilise encore son appareil photo numérique. Et si les internautes font des selfies, c’est pour alimenter leur page MySpace et prendre leurs premières photos de profil.

Quand arrive Facebook, la “photo MySpace” prise soi-même tout flash dehors n’a plus la cote et n’a plus sa place sur le réseau social des étudiants. Pour que cette traversée du désert prenne fin, il faut attendre 2010 et une innovation technologique de taille: l’arrivée d’un objectif à l’avant de l’iPhone 4. La marque à la pomme participe ainsi au retour en force du selfie. Cette même année, l’application Instagram fait son apparition et devient rapidement l’épicentre du phénomène.

Deux ans plus tard, le très sérieux Time magazine inclut le terme dans son top 10 des mots de 2012, et en 2013, plus de 50 millions de photos avec le hashtag #Selfie ont été partagées sur Instagram. En août de la même année, “selfie” fait son apparition dans le Oxford English Dictionary, une référence. Le monde entier semble en mode selfie, c’est la folie furieuse ! L’autoportrait d’antan est devenu l’égoportrait de la génération numérique. En notre ère connectée, le selfie symbolise l’égo décomplexé d'une génération mutante. Avec lui, le culte de la personnalité numérique atteint des proportions sans précédent.

Mais si progressivement, le selfie a contaminé le monde de la mode, les popstars, les sportifs, et même les leaders politiques ou économiques de ce monde qui ont amplifié le phénomène en y prenant part, le selfie reste une tendance forte auprès de la jeune génération, avec 78,4% des 18-24 ans et 53,9% des 25-34 ans qui déclarent toujours en prendre régulièrement.


Le succès du selfie est également confirmé par les chiffres incroyables de The Selfie Race, une course unique au monde, organisée par melty, avec 27,8 millions de vues pour 48 heures de compétition, en mode selfie. En plus d’arriver à destination dans le temps imparti, les candidats doivent répondre aux défis-selfies donnés par le maître du jeu Terry tout en respectant certaines règles.

Cette tendance n'a pas dit son dernier mot. En avril 2014, c’est la mode du selfie post coït qui est d’actualité et ces derniers temps, le selfie qui fait fureur, c'est le Naked Selfie qui comme en atteste le nom, est un selfie tout nu. Il existe même des sous-catégories. Il y a le selfie miroir, le selfie enlaidisseur, le selfie à plusieurs, le selfie duck face, où l’on avance un peu les lèvres dans un geste entre l’érotisme et le ridicule, le hot-dog legs selfie où l'on photographie ses jambes de manière à ce qu’elles apparaissent comme deux saucisses, il y en a à toutes les sauces. Petit récapitulatif ci-dessous :

Variantes de selfie :

selfie duck face (la bouche en bec de canard),
selfie miroir,
selfie enlaidisseur,
legsie (montrant ses jambes nues étendues),
hot-dog legs (montrant ses jambes nues en contre-plongée),
helfie (cadré sur les cheveux),
breastie (cadré sur la poitrine féminine
belfie (cadré sur les fesses),
drelfie (pris ivre),
nelfie (pris nu),
delfie (avec son chien),
shelfie (objet sur une étagère en incluant la présence du photographe),
bookshelfie (devant des bibliothèques pleines de livres, en incluant la présence du photographe),
welfie (en montrant sa musculature),
group selfie, groupie ou ussie, notamment les selfies de famille, le relfie  ou en duo pour le selfie d'amoureux (comprenant une personne seule ou bien en groupe),
selfie photobomb (avec un intrus faisant irruption dans le cadre),,
selfie d"animeaux
selfie pendant des obsèques, selfie pendant le coït,
selfie après l'acte sexuel
et, le tout dernier né, le dronie, c'est une séquence vidéo à l'aide d'un drone volant, commençant par un plan serré sur la personne et s'achevant par un plan aérien montrant le paysage spectaculaire

Le Solo de la marque américaine de drones 3D Robotics, vendu 1 598 euros environ, caméra comprise, propose une option selfie qui éloigne ou rapproche l’appareil de sa cible avec un mouvement ascendant ou descendant.

Par ici une compilation qui décoiffe, d’un amateur de dronies :

S’offrir l’occasion de se contempler dans un miroir numérique n’est pas donné à tout le monde. Le constructeur Hexo+ songe, à l’avenir, à se démocratiser en élaborant une caméra volante autonome plus abordable dont les images à peine enregistrées pourront être partagée sur les réseaux sociaux. Avant d'en arriver là, les selfies photos ont encore de beaux jours devant eux. Leur popularité ne faiblit pas. Et leur variété est un vaccin à la lassitude de leur public. Des selfies, il y en a pour tous les goûts. Et il y a aussi ceux qui remportent l'unanimité. Comme ce selfie de l’astronaute japonais Aki Hoshide, se photographiant depuis l'extérieur de la station spatiale internationale, le 5 septembre 2012.

Le monde entier en mode selfie. Et moi, et moi, et moi !

Selfie par ci, selfie par là, selfie partout. Le phénomène est mondial et touche toutes les catégories d’internautes: de l’anonyme à la star aux millions d’abonnés sur Twitter, en passant par la personnalité politique… Tous prennent leur téléphone à bout de bras pour se tirer le portrait.

L'un des selfies les plus retweetées de l'Histoire se révèle être un placement de produit. Prise par Bradley Cooper pendant les Oscars 2014 et mise en ligne sur Twitter par Ellen DeGeneres, ce selfie de groupe était en fait commandité par Samsung qui organisait la soirée, pour promouvoir son Galaxy Note 3. Un placement qui, selon les spécialistes, peut être estimé entre 800 millions et 1 milliard de dollars.

Le monde entier en mode selfie. Et moi, et moi, et moi !

Ce selfie bat le précédent record, 778 801 retweets du selfie de Barack Obama à la suite de l'élection présidentielle américaine de 2012. Le 1er avril 2014, le joueur de baseball David Ortiz prend un selfie avec le président américain Barack Obama. Ce dernier ignorait qu'il s'agissait d'une publicité déguisée, le joueur de baseball ayant un contrat de sponsoring avec le fabricant de téléphones Samsung toujours. La Maison-Blanche a fortement condamné la méthode trompeuse et s'est engagée à poursuivre le fabricant de téléphones devant les tribunaux.

Le monde entier en mode selfie. Et moi, et moi, et moi !

Cette évolution n’a pas échappé au monde de l’art qui commence à intégrer les photographes mobiles dans les expositions. Le premier selfie artistique aurait été aperçu lors la 12e Biennale de Lyon. Avec sa série d’autoportraits déshabillés baptisée “Disembodied Selfie’’, (autoportrait désincarné), l’artiste américaine Xavier Cha s’est fait une place dans le prestigieux festival lyonnais.

Xavier Chat © Biénale d'Art Contemporain de Lyon 2015

Xavier Chat © Biénale d'Art Contemporain de Lyon 2015

Dans la même lignée, la première exposition entièrement consacrée au phénomène vient de s’ouvrir à Londres, The National #Selfie Portrait Gallery :

Cette pratique manifestement créative, peut ne pas être forcément artistique sauf quand s’y mêle une intention artistique, un discours, un dispositif. Le selfie intègre ainsi progressivement l’art contemporain tant son genre interroge la notion de profil, d’identité numérique, les règles de l’échange social de nos jours, l’ambiguïté entre virtuel et réalité. Des thématiques enrichissantes et inspirantes pour les artistes.
Parmi les photographe mobiles qui ont pignon sur rue sur Instagram, Eloïse Capet réalise des self
ies, sans visage :

Il y a aussi Odre Lom, une artiste qui met en scène la femme enfant à travers ses autoportraits :

Quant à Pilar Martinez, c’est la reine des selfies érotiques :

Bibliographie
Agathe Lichtensztejn, Le Selfie, aux frontières de l’égoportrait, L’Harmattan, 2015.
André Gunthert, L’image partagée, la photographie numérique, éditions Textuel, 2015.
Sylvie Ramond, Stéphane Pacoud, Autoportraits. De Rembrandt au selfie, S
noeck, 2016.

Le monde entier en mode selfie. Et moi, et moi, et moi !

Juste avant leur départ en excursion, après avoir rangé leurs bagages dans le coffre de la voiture, Thelma et Louise, dans le film éponyme de Ridley Scott (MGM, 1991), partagent une pratique que personne n’appelle encore selfie. Cette séquence devenue culte d’un point de vue ethnographique, est également remarquable par la rapidité et le naturel avec lesquels les deux femmes se prêtent à l’exercice. Aucune hésitation de la part de Louise (Susan Sarandon), qui se saisit du Polaroid, le porte à bout de bras et se colle à sa camarade, pas plus que de la part de Thelma (Geena Davis), qui prend immédiatement la pose adéquate. Ce bref intermède de quelques secondes, parfaitement reconstitué par l’équipe du film, semble indiquer que le geste de l’autophotographie en situation est déjà routinier. Son intervention au début du road movie peut être interprétée à la fois comme un symbole de l’union du couple et comme la marque de l’indépendance des deux femmes, qu’aucun homme ne prend en photo à leur place. Le polaroid fonctionne ainsi comme un signal joyeux de la reconquête de l’autonomie. Cette image est à distinguer du selfie solo. L’autoportrait classique est traditionnellement voué à la figuration intemporelle d’une personne seule, et de sa dimension narcissique. Ce que Thelma et Louise immortalisent, c’est le portrait d’un moment et d’une expérience, l’instant du début du voyage qui les réunit, dans une photo qui porte leur signature visuelle. Un dernier plan montrera l’envol du polaroid, juste avant que la voiture des deux femmes ne plonge dans le ravin.

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