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ZiK et ZinC

La culture alternative est un vivier d’expressions en marge.

Foyer Bara à Montreuil, une oasis malienne à préserver.

Publié le 7 Février 2016 par DB-RBV

Foyer Bara à Montreuil, une oasis malienne à préserver.
Foyer Bara à Montreuil, une oasis malienne à préserver.
Foyer Bara à Montreuil, une oasis malienne à préserver.

Au gré de mes errances dans Montreuil, une effervescence sonore, colorée et mouvementée m’attire vers une rue, longue d’à peine vingt mètres, à deux pas de la station de métro Robespierre.

L’ambiance contraste gaiement avec le calme de ce quartier résidentiel. Avant de pénétrer la rue Bara, on est loin de soupçonner, qu'ici commence un monde à part. Impossible de deviner, que s’y trouve le foyer malien de Montreuil dont la notoriété au pays est comparable à celle de la tour Eiffel ou de l'Arc de triomphe. Le foyer Bara.

Cette ancienne usine de piano, transformée en mai 1968 en centre d'hébergement de travailleurs africains, dispose de 68 chambres pour officiellement 410 résidents. De l'immeuble jaune et brun s'échappent quelques sonorités exotiques. Devant le porche d’entrée, un groupement d’hommes s'invectivent en soninké, vêtus de boubou, grande robe qui arrive en bas des genoux sur un pantalon blanc, beige ou bleu indigo. Aux pieds, ils sont chaussés de moukhou, sorte de babouches brodées, de tepou, sandales de cuir locales ou de tiorongué, genre de bottes molles.


En levant les yeux, quatre étages de fenêtres croulent sous les serviettes de toilette. Dans la cour intérieure du bâtiment au sol goudronné, on découvre une foule bigarrée, autour d’un petit marché, comme improvisé, avec divers stands. On y vend des poulets et des arachides, des céréales en tout genre, des bouteilles de lait, des bâtons de réglisse ou du shampooing. Derrière le porche, les tables regorgent de savons, de piles, de sucreries, de cartes pour téléphoner en Afrique et de cigarettes. Un peu plus loin, des chargeurs de portable sont entassés dans une valise ouverte. Sur une planche de bois posée en équilibre sur deux grands bidons en plastique, des livres pour apprendre l’arabe, des corans et des DVD religieux, sont proposés à côté des cassettes de Bob Marley et ACDC et des enregistrements de musique africaine. À l’heure de la prière, dans la cour intérieure du foyer, les stands sont poussés, des nattes sont posées au sol. Un petit espace est laissé pour circuler. Ils sont le week-end une cinquantaine, contre une vingtaine pendant la semaine, à prier dans la cour ; pendant plusieurs minutes le commerce s’arrête, même si, à l’extérieur sur le trot
toir, il continue.

Le foyer malien de Montreuil c’est comme un petit Bamako, un bout d’Afrique, où des travailleurs étrangers peuvent résider mais où tout le monde peut se faire coiffer, acheter tout et n’importe-quoi et surtout...manger.

C’est dans l’une des entrées du foyer que se trouve la cantine. Cette pièce sert de salle à manger, mais abrite également des casiers, et une télé accrochée au mur diffuse i-télé. Plusieurs grosses marmites sont disposées sur une table et des femmes portant le pagne jusqu'aux chevilles, le fendeli, et pour le haut la camisole, par dessus laquelle elles mettent un boubou le plus souvent de couleur indigo, appelé doroké khoré (grand vêtement), s’affairent. Sous leurs vêtements elles ont plusieurs colliers de perles qu'elles portent sur la taille comme des sous vêtements de séduction. Ils ne peuvent être montrés que dans l'intimité. Sur la tête elles attachent artistiquement un foulard, le tikka ou kala. Elles servent inlassablement des assiettes de poulet yassa ou de poulet mafé, en quantité plus que généreuse, pour... 2€. Qui dit mie
ux ?

Foyer Bara à Montreuil, une oasis malienne à préserver.
Foyer Bara à Montreuil, une oasis malienne à préserver.

Tout a commencé après l’ouverture du foyer des travailleurs migrants. Les obligations réglementaires imposaient la mise à disposition d’une cuisine réservée à l’usage individuel de chaque résident. Mais les occupants adaptèrent aussitôt la cuisine pour un usage collectif plus conforme à leurs traditions culturelles. La taille de la pièce permettait largement sa transformation en un lieu de vie. Les mamas africaines, dûment rémunérées par leurs pairs, se sont mis aux fourneaux. Très vite, le bouche à oreille, louant la qualité de la cuisine du foyer de travailleurs migrants, fait son oeuvre. Depuis, le service ininterrompu de 8 heures du matin à minuit accueille les travailleurs en trois huit, mais aussi les personnes isolés, les précaires, les étudiants et même les policiers qui affluent pour savourer le solide repas africain, entraînant pour le foyer des bénéfices et un fonds d’aide communautaire pour tendre la main aux vieux sans revenus, et aider ceux qui se retrouve dans le besoin, et les malades sans sécurité sociale... Et l’aide ne se limite pas à ceux de la communauté installée dans ce quartier de France. Chaque été, le “comptable” se rend dans les villages du pays et remet ses enveloppes remplies de billets aux bénéficiaires désignés. Les modes de solidarité sont typiquement africains. Financièrement, d'abord, tous les résidents cotisent à de nombreuses "caisses". Projet de développement du village, soutien de la famille, de la concession {famille élargie), de la classe d'âge, mais aussi rapatriement des corps, maladie ou repas du soir, plus de 50 % du salaire partirait directement ou indirectement vers le pays. Écoles, pharmacies, magasins, mais aussi puits ou château d'eau, tout le développement de la région de Kayes s'appuie aujourd'hui sur les sommes envoyées par les immigrés maliens.

Rien de cette économie parallèle n’est déclaré aux instances officielles qui ferment le yeux. Et pour cause, les résidents du foyer Bara font la police eux-mêmes et sont très vigilants sur ce qui se passe dans et autour de leur foyer. La drogue n’aurait jamais pu pénétrer les lieux. Les sages savent bien qu’il en va de la survie de leur organisation et de leur intégrité socio-culturelle.

Officiellement, ce marché est principalement destiné aux vieux, qui ne peuvent pas se rendre au super-marché ou au tabac. Mais en fait, les commerçants seraient des personnes en situation irrégulière qui sont là en attendant de trouver une situation moins précaire (logement, travail). Cependant, plusieurs d’entre eux affirment tenir ce commerce depuis des années.

La police le sait. Et les politiques aussi le savent. Ils connaissent tous l’existence de ce marché et ce restaurant clandestins. Mais tous savent également les services qu’il rend, les manques qu’il comble. Briser cet ordre social marginal aurait pour prix un désordre public encore plus incontrôlable.

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