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ZiK et ZinC

La culture alternative est un vivier d’expressions en marge.

"Lettre d'amour aux camés" de Jean Seberg

Publié le 28 Juillet 2015 par DB-RBV

"Lettre d'amour aux camés" de Jean Seberg

Un an avant son suicide ou son élimination, Jean Seberg, l’égérie de la Nouvelle Vague, (portrait ci-dessous) adresse en février 1978 à Libération, cette ‘’lettre d’amour aux camés’’, violente protestation contre les ravages de la drogue, hymne dionysiaque à la vie.

Salut les cons, les voyous, les roadies, et les blues jeans Renoma :

Je suis de passage et j’ai deux ou trois trucs à vous dire, comme ça. De quoi je me mêle ? De vous tous et de milliers d’autres. Une gueule est faite pour parler et une machine pour taper, et un être humain pour - comme disait le plus grand planeur de tous les temps - « aimer son prochain ». Voilà. Le shérif est en ville, et il va tirer. Et rien à foutre. Et un peu partout. Salut les reines des restes : restes de vous - même avec vos bébés nés en manque car vous étiez trop lâches pour avouer au toubib que vous étiez toxicos enceintes. Le môme pleure dans le coin, le linge sale et le ventre vide : pas de Nesquik pour lui, pas assez de blé. Juste assez pour que maman achète sa poudre. Juste assez pour qu’elle baise n’importe qui, n’importe comment pour avoir de quoi retrouver son dealer, sous une porte cochère. Vite. Vite. Il neige sur Paris… pied ! Rare ! Rien à en foutre, on veut de la neige dans nos veines. On espère qu’entre-temps le même n’a pas renversé ce qui traînait de Mari sur le canapé sale, à côté du dernier Mandrax. Fixette. Vite. Aiguille sale ? Hépatite ? Rien à foutre. San Sebastian de la Blanche, c’est pas notre faute. La société nous a fait comme ça. Mon vieux est un con. Maman n’a rien compris. Leila m’a laissé pour une autre. Tralala là et chiale, chiale. Chier, faites chier. Tous. Salut mes loulous, mes rouleurs de mes deux, kamikaze de la Harley, mes bras restent. C’est bien ? Tu es cool. Cool. Je sais. Si cool que tu peux plus réchauffer les pieds de ta bonne femme. Ecroulés côte à côte - hmmm, hmmm, pied - et si on essayait de baiser ? Blff.

Tellement mieux le flash, tellement mieux. Sales cons minables, vous osez vous défoncer en écoutant Dylan et Lay, Lady Lay. Vous êtes obscènes. Lui, il a ses emmerdes aussi, il doit vivre avec son génie - chose jamais facile, demande à Baudelaire, demande à Garrel, demande à Romain Gary et demande à Eustache - avec ses problèmes conjugaux. Et il bosse, le mec. Il est sur pied tous les jours, pour chanter Hurricane Carter pour vous. Vous êtes obscènes. (Putain, elle nous emmerde, mettons sa lettre dans les chiottes). Rien à foutre. Elle est vraiment trop square). D’accord, j’ai rien dit. Mais j’ai quand même envie de causer encore. Vous me casseriez la gueule ? Essaie donc : Pierrot mon Loulou élu viendra te saluer. Certains amis au teint basané me trouvent assez sympathique. Vous vous défoncez avec Sonny Criss ? Je vous l’interdis.

Interdis. C’était mon copain, et il essayait avec moi de vous décrocher. Et il jouait presque aussi bien que Yardbird Parker qui, sur son lit de mort, suppliait les jeunes musiciens de le croire quand il disait que son génie ne venait pas du cheval. Ça venait de son génie et de ses efforts au-delà du possible. Point c’est tout. Il travaillait. Ça s’apprend le sax. Tu te shootes avec Miles ? Ça se travaille la trompette. Des heures et des années chaque jour. Paul Desmond vous branche ? Moi aussi. Il fumait même pas les joints (à propos, puisque vous êtes tous si together, savez-vous qu’il vient de mourir avant la cinquantaine… de cancer ?). Et il est sublime Mick Jagger. Et Keith peut-être plus. Et ils se donnent à ne plus en finir pour vous. Et gracias, de nada, vous restez contre le mur avec le garrot, trop défoncé pour l’enlever.

Et Bobby Marley ? Qui ne l’aime pas ? Et il fait de la musique et de la politique, et il risque sa vie. Sniffette, sniffette. Et n’écoutez plus, je vous en prie, mon ami Memphis Slim. On est cool, huh ? (Elle peut pas la fermer celle-là. Pour qui elle se prend ? Pour une girl-scout ?). Et Hakim Jamal ?, cousin de Malcom X, ex-toxico, taulard, Muslim noir, plus bel homme qui a jamais marché sur la terre : il est mort mon Jamal - huit balles dans le ventre. Trois junkies revenus du Vietnam l’ont fait. Vietnam. OK (circonstance atténuante), mais vous m’avez tué Jamal. Oh, t’en fais pas, je fais pas du racisme à l’envers. J’ai connu des salauds et des minables, des crados et des paresseux de toutes les couleurs.

Bon, basta. J’arrête. Je fume une sèche, je bois une bière. Et je plane. Avec Count Basie, The Count. Je vais prendre un bain et mettre des pétales de rose dedans. Je la boucle, vous me fatiguez trop. Juste, une dernière chose, les copains, André Malraux, connais ? Moi, si. Assez bien. Et de toute sa vie, il a fumé trois boulettes d’opium, juste pour décrire le vieux Gisors. Trois. OK ? Salut les vauriens. Bacci. The Count joue Two for the blues et ça plane sec ! Navré pour la sèche, Madame Weil… Personne n’est parfait, n’est-ce pas ?

Quinze minutes.

Me revoilà ! Caftan, encens, parfum. The Count joue Jump for Johnny et je laisse tranquille mes camés avec leur overdose : qu’ils crèvent dans leurs vomis. […] Et je m’adresse maintenant aux poulets. Calmement. Je sais que vous faites un métier aliénant. Je sais que vous en avez marre. Mais ce n’est pas une raison pour terroriser Garrel et sa belle dame et tous les autres. […] Ne frappez plus mes potes qui essaient douloureusement de sortir de leur désespoir. Tenez-vous bien, je vous en prie. Vous savez mieux que moi où est la came, vous savez qui la fabrique, d’où elle vient, et qui en profite. Soyez des gardiens de la paix : DE LA PAIX. C’est noble. […] Bref, n’oubliez pas votre premier catéchisme. « Aime ton prochain comme toi-même ! » Donc tenue et calme et aimez-vous les uns les autres. Chacun de nous chante ses blues. Merci.

PS : Je sais que je vais trop loin, mais je n’aime pas à oublier cette phrase d’André Malraux : « Faire connaître aux hommes la grandeur qu’ils ignorent en eux. » Salut.

Libération.

Le 8 septembre 1979 l’actrice emblématique de la Nouvelle Vague, Jean Seberg, était retrouvée morte sous un plaid dans sa voiture, une Renault 5 blanche. Disparue depuis plusieurs jours de son domicile parisien, l’actrice qui semblait dépressive et malade se serait suicidée aux barbituriques et à l’alcool (plus de 8 gr dans son sang révèlent les analyses), comme l'avait conclu à l'époque la police française. Mais selon le quotidien espagnol El Pais, citant le témoignage d'un garde du corps de l'actrice, Guy-Pierre Geneuil, auteur de Ma star assassinée, elle aurait été assassinée par injection d'une dose mortelle d'alcool. A l'intérieur du véhicule il n'y avait pas de bouteille d'alcool. Or, avec 8 grammes d'alcool, on ne peut pas marcher.

"Lettre d'amour aux camés" de Jean Seberg

Révélée à 17 ans dans la Jeanne d'Arc d'Otto Preminger, Jean Seberg devait définitivement entrer dans la légende en vendant le New York Herald Tribune sur les Champs-Elysées dans À bout de souffle de Jean-Luc Godard en incarnant le personnage de la petite marchande de journaux américaine. Pourtant, déjà à cette époque, elle semble ne s’intéresser que modérément à sa carrière, préférant les engagements sociaux et politiques.

Sa vie sentimentale est tumultueuse. Son mariage avec le dandy François Moreuil tourne court. Elle rencontre bientôt un homme d’un tout autre calibre en la personne de Romain Gary célèbre écrivain international. Ils vivent ensemble une belle histoire d’amour et après la naissance de leur premier enfant Diego ils se marient le 16 octobre 1963. En 1968, lorsque Romain Gary apprend la romance entre sa femme et Clint Eastwood pendant le tournage de La Kermesse de l'Ouest, il prend l'avion et provoque l'acteur en duel à revolver mais l’acteur américain se défile.

Tout en continuant à tourner des films inégaux, Jean Seberg intensifie ses actions et ses engagements comme la cause des Indiens d’Amérique victimes, selon elle, d’un pays qui s’enfonce dans le capitalisme en oubliant ses racines. Elle milite aussi notamment en faveur des Black Panthers.

Alors qu'elle est mariée, elle devient profondément influencée par Hakim Jamal, cousin de Malcom X et fondateur de l'Organisation de l'unité afro-américaine, un groupe révolutionnaire proche des Black Panthers, devenant même son amante, bien que Jamal profite de son argent
et la batte.

Durant l'été 1970, alors qu'elle est enceinte de sept mois et en train de divorcer de son deuxième mari Romain Gary, une chroniqueuse mondaine du Los Angeles Times révèle sa grossesse et met l’accent et des doutes sur sa proximité avec les Black Panthers. Un agent du FBI aurait reçu de John Edgar Hoover, premier directeur du Federal Bureau of Investigation (FBI) l'autorisation de donner de manière anonyme ces informations à la presse. Des rapports du FBI appuyant ce fait ont été publiés.

Cette fois Jean Seberg craque. Déstabilisée, elle tombe gravement malade et tente de se suicider quelques jours avant la naissance deux mois avant terme, le 23 août, de sa fille, Nina, qui meurt deux jour
s plus tard.

Jean Seberg, décide de porter son enfant en terre dans un cercueil de verre transparent pour que les photographes puissent voir la couleur blanche de la peau de son enfant. Pour protéger son ancienne compagne, Gary, dans un texte retentissant, dénonce la presse à scandale et affirme que l'enfant était bien de lui, alors que le véritable père est Carlos Navarra, un étudiant révolutionnaire rencontré lors d'un tournage au Mexique.

Sombrant de plus en plus dans la dépression, Jean Seberg devient dépendante à l'alcool et aux médicaments. Plusieurs fois hospitalisée et internée, elle est victime de crises de démence et tente encore de se suicider, le plus souvent aux dates anniversaires de la perte
de sa fille.

Après cette tragédie, les choses ne seront plus les mêmes pour l’actrice. Ses amis s’éloignent. On la juge encombrante, gênante. Mise à l’index par l’industrie du cinéma, c’est bientôt le F.B.I qui décide de la surveiller de très près. Filatures, intimidations, écoutes téléphoniques, rien ne lui est épargné. Sa liaison avec Romain Gary ne survit pas. Le couple divorce.

Elle se console auprès du réalisateur Dennis Berry fils du comédien Jack Berry, qui quitta les Etats-Unis, victime du maccarthisme, et se réfugia en France pour continuer une carrière sans grand intérêt. Mais bientôt une nouvelle rumeur se répand à nouveau.

On murmure que Jean Seberg sympathisante des officiels algériens du F.L.N aurait une liaison avec Abdelaziz Bouteflika, actuel président de la République algérienne démocratique et populaire, alors ministre des Affaires étrangères de septembre 1963 à mars 1979, et ministre conseiller du président de la République d’alors, de mars 1979 à jui
llet 1980.

Pour fermer le clapet aux rumeurs, le gouvernement algérien décide de prendre ses distances avec l’actrice. Elle est du coup, interdite de séjour dans le pays.

Si cette rumeur n’a jamais pu être confirmée, une chose est sûre, Jean Seberg quitte Dennis Berry pour s’installer en compagnie de l’Algérien Ahmed Asni, que la police française soupçonne de trafic international de stupéfiants.

L’homme est intolérant, violent et bat Jean à de nombreuses reprises. De plus, il décide de diriger la carrière. La comédienne vit un cauchemar auprès de cet homme qui l’exploite, la maltraite et la vole.

Le 29 Août 1979, elle téléphone, à ses proches à qui elle raconte qu’elle est en danger et qu’elle est mêlée malgré elle à un trafic international de drogue. Personne ne la prend au sérieux. C’est pourtant le lendemain qu’elle disparaît de son domicile du 125 rue de Longchamp. Ahmed Asni a signalé à la police qu’elle était partie nue sous son manteau, une bouteille d’eau à la main. Il ne la reverra plus.

Pour Romain Gary qui a bien connu Jean Seberg et avec laquelle il avait conservé jusqu’à la fin de sa vie des liens étroits, cette mort, n’est pas un suicide. Il accusa clairement le F.B.I d’avoir éliminé la jeune femme supposée être un important support financier des Black Panthers. Triste fin.

Sources :

Daniel O'Brien, Clint Eastwood. Film-maker, B.T. Batsford,‎ 1996, p. 92

Michael Coates-Smith, Garry McGee, The Films of Jean Seberg, McFarland,‎ 2012, p. 6 et 7
David Bellos, Romain Gary. A Tall Story, Random House,‎ 2010, p.
304

Fabrizio Calvi, David Carr-Brown, FBI. L'histoire du Bureau par ses agents, Fayard,‎ 2010, p. 221

Richard Gid Powers, Secrecy and Power - The Life of J. Edgar Hoover, Macmillan, 1987, p.253
Maurice Guichard, Jean Seberg : portrait français, Éd. Jacob-Duvernet, 2008, p.
183.

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