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ZiK et ZinC

La culture alternative est un vivier d’expressions en marge.

Je m'présente, je m'appelle Gogol Premier !

Publié le 23 Février 2015 par RBV

Jacques Dezandre alias Gogol Premier est un chanteur de punk français qui se fait remarquer grâce à des titres aux textes provocateurs comme "J'encule", le titre ode à l'anarchie le plus connu du "Maître sans Maître ». Chroniqueur musical de l’équipe Hara-Kiri à la belle époque où Coluche et Gainsbourg venaient prendre l’apéro, il baigne dans la provoc’. Au milieu des années 80, quand le professeur Choron impose16 pages de filles nues dans chaque numéro, il quitte l'aventure pour s'ateller une autre, totalement musicale cette fois. Son goût pour la politique et la parodie forgent alors sa réputation de pionnier de la scène alternative. Mais depuis les années 80, l’artiste écorché vif ne boit plus, ne fume plus, fait du yoga, de la danse contact, et boit du thé au curcuma. D'ailleurs, une de ses chansons-phares, "Je bois et je suis le roi" est devenue Je suis zen et je fais du yoga. Comme un prélude à une biographie non censurée à venir, le Papunk, comme on le surnomme, aidé de son dictahomme Stanislas, raconte dans ce texte inédit son enfance, qui vaut le détour...

Photo © https://www.facebook.com/premier.gogol?fref=ts

Photo © https://www.facebook.com/premier.gogol?fref=ts

Paris, le 10 août 1957 à 8 h, Madame Simone Granger concierge de son état, sortit les poubelles, glissa sur une peau de banane et se fractura le col du fémur. Marcel Morlac retraité de la SNCF et ancien combattant de la bataille du rail commença sa journée au bistrot et appris de son pote Jules, que Lucienne son amour de jeunesse était désormais veuve.

René Chandron inspecteur de police se réveilla après une soirée arrosée dans un lit qui n’était pas son lit, avec une femme qui n’était pas sa femme, vu que c’était un homme. Germaine Duval dame patronnesse, tondue à la libération, promenait son chihuahua Kiki, quand celui ci fut confondu par un rat et griffé aux yeux par Gaston le chat de la mère Micheline, dame pipi à la gare d’Austerlitz. C’est dans ce bordel ordinaire que je suis né dans le 14 ème arrondissement sous le nom de Dezandre et le prénom présidentiable de Jacques. Je m’appelle Jacques Dezandre plus connu sous le nom de Gogol Premier et j’ai eu une putain d’enfance ! Certaines pièces à convictions l’attestent et de façon beaucoup plus probantes que l’encre pisseuse du registre municipal !

Un je ne sais quoi de profondément intime, des souvenirs fleuves, des flashs de souvenirs de repas familiaux qui n’en finissaient pas lors desquels je jouais sous la table, créant des aventures trépidantes d’heroïc-fantasy avec le bestiaire kitsch de style Henri II "Dragons et légendes" de ma Grand-mère Barteau. La belle et grande femme qui mesurait 1m 75, chaussait du 40,  avait été première main et avait connu le Tout-Paris des années folles dans les salons de couture avant d’enfanter ma mère Ghislaine. Sous cette table pont levis, au dessert de ces interminables repas de corps de garde familiaux, j’affrontais des gargouilles qui finissaient par sentir des pieds dans leurs chaussures bien cirées.
 

Il me revient des morceaux de ce puzzle mémoriel, des bribes de combats héroïques de la guerre de 14/18 que me racontait ce grand-père estimant à sa juste valeur, la chance que j’avais d’être là avec lui dans la tranchée du salon et qu’il n’a pas sauté sur les mines allemandes. Je participais a ma façon à la grande guerre sur la chaise à histoires, captivé que j'étais par les récits de guerre et les histoires d’amour entre Emma ma grand mère et Pierre le caporal qui refusa les médailles après son retour de la grande guerre et qui l’épousa après que son premier mari Emile fut déclaré porté disparu et qui reviendra par surprise la guerre était terminée. Il s’y endormait souvent au milieu d’un combat héroïque et moi avec l’énergie de mes 6 ans infatigable je le faisais parler pour ne pas qu’il s’endorme et je sonnais le clairon.

J’ai un arrière goût de caramel dans les gustatives, je revois ma grand-mère pétrissant la masse, ocre, translucide, chaude et presque pâteuse pour la cisailler comme un barbelé avant qu’elle ne se fige. puis c’était l’assaut pour attraper de gros morceaux qui fondaient sous la langue et qui collaient bien aux dents ... le meilleur bien sur étant de lécher la casserole ! J’ai, dit-on, fait mes premiers pas dans le square de la porte Brancion. J’ai eu un accident de poussette avec ma mère, en montant un trottoir qui ’a fait très jeune une fracture du crâne me rendant irrémédiablement Gogol ... ! ! !


S'il me reste des beaux éclats de ces moments, il y avait aussi un drame qui se préparait. Mes parents ne s’entendaient plus, et décidèrent de se séparer. Moi, j’ai rien vu venir parce que j’étais déjà fort occupé à vivre comme disons, euh ! un simple gosse. Les procédures de divorce pourrissaient légalement pas moins d’une bonne décade comme pour dégommer façon faux- derche, ce que la société d’alors voyait comme décadence. Rompre le caractère sacré et indissoluble de l’institution du mariage et menacer d’instabilité une société patriarcale encore fondée sur certaines conceptions pseudo-catho de la famille, était considéré comme irresponsable et choquant... Pourquoi ? Peut être qu’alors dans le plein-emploi et l’opulence pétrolière, la vie d’avant "c’est toujours mieux'. À l’époque on défendait avec nostalgie un apport supposé du travail, famille, patrie cristallisé dans les années 40 . Mais a-t-on changé ? Je ne crois pas dans l’époque du travailler plus pour gagner plus. C’est la même chose. Les acquis de mai 68 ont été vite oubliés pour un modèle de société bien conservatrice enfin bien con tout court. Mais qui a envie de travailler différemment ? Pas de réponse je m’en doutais tout le monde a peur ou se cache en se disant moi je m’en fous ! ils m’auront pas ...

Toujours est-il que le bien séant, le bien pensant, le bien mieux, le bien sûr, le bien entendu que sais-je encore... Ouais ! Le bien fait pour ta gueule prescrivirent dans mon intérêt un éloignement préventif de mon home pas si sweet que ça. Il ne fallait pas que mézigue se retrouve livré à lui-même pendants ces batailles parentales, car mes vieux se chataîgnaient comme des catcheurs ! Alors pour ne pas que je sois livré à moi-même, on m’a livré au système. Je fus placé dans un pensionnat et ne rentrais dans ma famille que pour les week-end et les vacances.
On me séquestra donc à l’institution Bouteilly a Montléry 91 j’étais tout minos lors de mon emprisonnement en catastrophe dans une cour au beau milieu de 350 enfants de tous horizons du primaire jusqu’à la troisième, les plus jeunes avaient six ans et les vieux seize ans bien sonnés, encadrés par des cerbères sous la férule d’un salopard de surveillant chef surnommé Tibir. Dans cet univers micro-concentrationnaire entre Kafka et Dante, dans cette ancienne caserne de cavalerie reconvertie en haras pour jeunesse de parents divorcés, à l’époque ou la libéralisation sexuelle battait son plein, le sida n’ayant pas encore été inventé nous les ânes bâtés ou têtes de mules, ça y allait. Dans ce quartier, les chieurs se voyaient nippés avec des blouses roses estampillées "chair fraîche" Cela excitait la férocité des blouses bleues, les moyens et des très redoutées blouses grises, les grands. Quelle cruelle couleur que le rose dans un pensionnat en 1960 ! Un rose de bonbon pour faire bander ce sale vicelard de fils de directeur pédo sado avec sa gourmette en or négligemment accrochée sur ses bras de singe. Un rose de bébé pour rappeler qu’on était encore des petits loustics, ce que nos cons d’encadreurs oubliaient trop souvent !
 

La famille nous manquait ! A l’arrivée un comité de réception de blouses grises pour mettre les formes me demanda : Est-ce que tu sais ce que c’est un bizutage ? Petit 288 ? C’était mon numéro de pension celui que j’allais porter pendant toutes ces années ... Je ne savais rien ! Le soir dans le dortoir les mains sanglées dans le dos, le dressage commença par ma biroute toute neuve barbouillée au dentifrice ! Un camarade de mon âge dut être hospitalisé à cause de ça, car il avait conservé la patte a cleaner les dents pendant plusieurs jours sans se laver le robinet , la honte !!! Quand je pense que le bizutage est encore assimilé à un rite de passage dans la mesure où il permet, si on en croit certaines victimes devenues bourreaux, d’accéder à un nouveau statut et de se solidariser au groupe. Peut-être doit t’on passer par la case bestiale pour devenir un homme ? Mon chemin fut difficile.

L’administration de l’établissement en sous-effectif, bien sûr au parfum, devait hypocritement le penser. Tant qu’a faire s’il faut démolir autant commencer tôt, la détresse des « bleu bites dentifrice » pour elle étaient un mal nécessaire et du bien pour après. Et puis cela structurait comme une pyramide la taule en entreprise de tabassage où la direction donc l’ordre aurait de toute façon le dernier mot ! Quelle gestion des ressources humaines, quelle économie de moyen ! Asseoir son pouvoir sur des grands qui tapent sur des petits, des jeunes qui forcent des plus jeunes à leur obéir. Ça me dit quelque chose ça ! Et puis ça devait faire triquer la direction alors pourquoi ne pas joindre l’inutile à l’inacceptable ? On entendait souvent les enfants hurler en cercle dans les bagarres dans la cour de récré ... du sang du.... !!! Cette humiliation me sortit de l’enfance à l’âge 7 ans sans pour autant me rendre adulte ni même adolescent. La seule tradition que m’enseigna ce simulacre d’initiation fut celle du cycle permanent de la victime devenant bourreau. La seule loi que m’imposa cette prise en main fut la loi du plus fort. Les seules alternatives que cela exprimaient étaient la soumission ou l’exclusion. Quelque chose en moi ne voulait pas mourir, et je suis donc passé en mode survie... tout ce que j’ai fait par la suite, ce fut contre ça ! J’eus très tôt l’intuition que commençait une longue guerre pour moi et que j’en étais à ma première bataille .. Refusant de l’accepter, je suis rentré précocement dans la lutte, dans la clandestinité et dans la résistance. J’ai pris des coups, j’ai rarement pleuré mais je n’en suis pas sorti indemne.

Ainsi commença ma scolarité au pays du marche ou crève. Dans un pénitencier scolaire conjuguant le verbe punir à tout les temps, à tout les modes et plus particulièrement à l’imparfait ! Moi j’avais pigé, vu l’intronisation des bizuts, qu’il allait falloir se défendre, que plus je me battrai moins je serai emmerdé... et que surtout dans ce genre de lieux oubliés par la compassion, que la meilleure défense était l’attaque ! Dans cette pépinière pour plantes carnivores, fleurissait en toute saison des yeux crevés, bras cassés, coquards, dents pétées, nez écrasés et autres gnons plus ou moins graves, au corps mais surtout dans la boite à âme. Toutes breloques se rapportant à l’enfance étaient, ici, objets de convoitises. Sans tomber prématurément matérialiste, les jouets, les voitures Dinky Toys me rattachaient à ma famille comme un doudou, comme un objet transitionnel voire un talisman de protection. Même topo pour les billes, les porte-clefs, les scoubidous et la petite radio portable.Cette quincaillerie constituait la plus grande richesse face au dénuement de beaucoup et déclenchait une véritable guérilla écolière dans l’établissement. Je ne défendais pas la propriété d’un bien en protégeant mes billes comme n’importe quel beauf prêt à tuer si on lui abîme sa bagnole, mais je cherchais juste à préserver quelque chose qui subsistait malgré ce qu’on avait saccagé.
 

Ainsi quand une blouse rose bonbon, un dénommé Gervais décida que ma chevrolet était à lui, il dut se rendre à l’évidence qu’un petiot ça pouvait faire très très mal... car je me servais de ma voiture comme d’une massue pour me défendre. Pour faire face aux récrés dangereuses, dans notre cloître conçut jadis pour former des cavaliers et où les plus grands, jouaient a la cavalerie en faisant les chevaux et en portant les plus petits qui guerroyaient avec une serviette remplie de cailloux, l’esprit de solidarité unis par la galère Il fallut nous rendre à l’emmerdante nécessité de faire front et de nous organiser contre les brimades. Une Horde vit le jour tout d’abord de manière informelle au gré des agressions et de la conjoncture et se structura peu après de façon hiérarchique avec des grades, des prérogatives, des récompenses, des stratégies, des galons dissimulés à l’envers des blouses, des grades, avec pour objectif de tenir le préau, tenir bon, vivre, résister tout simplement... Peut être que dans nos caboches de mioches, nous avions deviné l’impossibilité de toute évasion, vu la pathétique aventure de ces trois garnements plus âgés qui tentèrent de se faire la malle en allumant un feu de diversion dans la chaufferie, dans lequel ils cramèrent étouffés par la fumée les transformant en charbonniers. Je me serais bien évadé moi aussi après avoir ravagé le site. L’idée m’a souvent taraudé mais je dus me rendre à la raison de l’enfermement mental, à défaut de pouvoir détruire et quitter ce bastion, je devais la subir ou alors trouver le moyen de l’occuper en tirant au mieux mon épingle dans ce jeu de massacre. Je me nourrissais de livres et de séries télé foi mythiques et médiévales où le chevaleresque me transforma en Hercule ou en chevalier Thibaud des croisades. Je m’identifiais et ne fus pas le seul. Notre cour et nos dortoirs devinrent le théâtre où se jouait des batailles rangées... Tout nous poussait à nous détester les uns les autres, alors comment créer une cohésion, de la loyauté autour de soi ? Comment recevoir de la camaraderie voire même du réconfort ? Pour me détacher du lot j’inventais mon propre spectacle je montais sur les planches, d’ un banc et je racontais des histoires que j’inventais contre des sourires édentés et des carrés de chocolat...

 

C’est comme ça que je fis mes débuts ! C’était bien avant Gogol, il y eut un petit embryon ..., inspiré et ironique qui apportait un semblant de rêve et de fantaisie dans ce réel cauchemar cauchemar. L’imaginaire s’imposa comme l’élément moteur de notre société secrète. Je fus promu autant par la fable que par la vaillance au sommet de notre insurrection diffuse mais permanente. Mes artefacts affectifs et moi-même aurions pu trouver un semblant de zénitude dans ce microcosme mais il fallut qu’une étrange créature vienne s’en mêler. Une fille, une fillette si vicieuse et c’était la fille du directeur. Je n’avais jamais connu de fille de mon âge avant.
Cette petite pucelle en couettes, socquettes et souliers vernis jeta son dévolu sur ma voiture miniature, vu que j’étais hermétique à ses séductions, pensant qu’un baiser valait ma Dinky, et pour se l’accaparer elle finissait par m’accuser de lui avoir volé. Le surveillant général, me convoqua, me punit et remis à la gamine du dirlo ce bien qui m’avait été offert par mon père. La vicieuse me cloua le coeur. Décevante entrée en matière avec le sexe opposé, Première incompréhension, première déconvenue !

Cette mésaventure avec la fille du directeur me fit prendre la mesure de l’iniquité du système et si notre organisation de gamins pouvait amener un semblant de réponse à la brutalité de nos semblables, ça serait une autre paire de manche contre la cruauté des adultes. En plus de surveiller et de punir, diviser pour mieux régner rentrait dans les attributions du commandement. Il voyait forcement d’un mauvais oeil, l’ordre dans l’ordre que nous avions créé... Nous avions beau dissimulé nos signes et nos galons en retournant nos blouses, on dirait qu’on nous dominait ! Il faut bien avouer qu’il m’arrivait d’entretenir la pression par des attentats comme par exemple balancer des billes pendants l’appel pour briser les rangs, retarder l’entrée en classe et de cette façon gagner une précieuse portion d’air frais avant l’appel.


Le mécanisme de cette machine de réussite académique et d’intégration sociale reposait sur 3 aspects : La carotte à l’endroit avec des bons points et au bout de 5 la récompense : regarder la télé, le bâton avec tout un arsenal répressif digne de la police vichyssoise et enfin la carotte à l’envers de Tibir le pointeur ! Personnellement, je connus les deux premiers aspects et échappais de peu au dernier ! En ce qui concerne les gratifications ce qui m’intéressait : c’était la possibilité de voir les « Shadoks » , dessin animé au combien subversif ce qui dépassait l’intelligence limitée de nos geôliers. A part ça, ne pas être retenu le week-end ou pendant les vacances donc foutre le camp quelque fois était la plus belle récompense. Qu’importe ce qu’était notre chez-nous ! Je plains ceux qui n’en avaient plus du tout Il est important de préciser que tout élève qui n’atteignait pas 12 de moyenne dans la semaine se retrouvait collé dans la foulée pour restimuler chez lui le goût de l’effort et l’amour de l’étude ! En cas d’indiscipline même méthode mais plus longtemps et souvent pendant les fêtes !

Un Noël, je me retrouvais suivant la procédure avec d’autres compagnons d’infortune. À la vue du directeur le soir de Noël avec un petit suisse dégoulinant sur le revers de son veston qui, face à notre hilarité, nous menaçait le jour des enfants, j’empoignais un morceau de cuisse de dinde, le brandit pour rallier à moi les braves et tel un tomahawk vengeur le propulsa en direction de l’autorité. Il s’ensuivit une réaction en chaîne contre laquelle sous une nuée de jet de projectiles de toute sorte lui et sa meute ne purent rien . Les vociférations, les imprécations et les exorcismes furent recouvert par le tumulte d’un barouf de tous les diables et ils furent un énorme exutoire . Nous parlâmes toutes les langues de la rébellion et dans la confusion la plus jouissive nous vandalisâmes cette cantine insalubre où par économie scabreuse ce que nous buvions avais le goût d’eau d’égout et où ce que nous mangions nous dégoûtais, le supérieur et ses prévauts eurent beau essayer de rétablir l’ordre nouveau, les assiettes volèrent, les bancs valsèrent, les tables se renversèrent et la tambouille fut piétinée ayant servi de projectile. Ce fut le sac de Rome, la prise de Constantinople, le pillage de Troie.! La situation dégénéra rapidement, les coups fusèrent dans tous les sens , de toutes les extrémités. le fuhrer l’enfoiré et ses séides débordés mobilisèrent tous les adultes présents en renfort et après un combat acharné qui sembla durer des heures, réussit à mater ce fantastique élan de jeunesse, cette salutaire mutinerie. Les punitions en conséquence atteignirent un paroxysme en heures de colle mais aussi en châtiments corporels.
 

Notre maison de redressement pratiquait de façons quasi-systématique « la contrainte des corps pour forger l’esprit ». La règle en fer sur les doigts, le bouquin sur la tronche, la baigne et le coup de pied au cul était monnaie courante mais n’avait pas suffisamment de prise chez des rejetons rejetés qui s’endurcissaient de jours en jours, de plus en plus ! Et puis nous envoyer à l’hosto ou nous zigouiller aurait suscité trop de question, on était sensé être là pour être éduqué ! Pour avoir un impact pédagogique, il fallait que la souffrance de la chair brise les fortes têtes. La punition devait saper autant le physique que le moral et pour ça il fallait que ça dure dans le temps jusqu’à en devenir insupportable ! Tout ça était codifié ,du moins par la pratique, avec un progression suivant la faute, a genoux bras tendus, piquet bras tendus avec un livre dans les mains et le plus douloureux à la longue : piquet bras tendu avec un livre à genou sur une règle en fer. Si on refusait de se prêter à la sanction ou alors si quelqu’un jugeait ce traitement inopérant ou trop indulgent, la mesure de rétorsion était encore pire ! On nous précipitait aux cachots. Survivance incongru de son déplorable passé militaire, la bâtisse recelait dans sa cave une aubaine pour bourreaux d’enfants , d’authentiques cellules presque sans ouvertures, un vrai mitard en guise de cagibi. Nous pouvions comme après l’épisode de la fronde du Noël des collés y faire un petit séjour voire même y passer un certain temps .. Histoire de nous calmer ! Imaginez ce que peut ressentir un adulte là dedans et puis dites-vous qu’on y mettait des mômes pour les terroriser !

Durant mes quelques années passé dans cette orgie de maltraitance, pour faire de la place, des travaux furent effectués, la zone carcérale s’est vue détruite et réhabilitée pour un autre usage. Mais la fin des cellules ne signifia pas la fin des séquestrations. Les douches suintantes prirent le relais. On nous y maintenait mouillés et transis, le crâne sous un goutte à goutte d’eau froide. Tout ça ne nous rendit pas plus instruit, la douleur ne rend pas moins bête elle nourrit juste la haine. Heureusement pour moi il m’arrivait de m’éloignait de cette horreur le temps d’un week-end ou pendant les vacances. Comme n’importe quel taulard, ça me faisait chaud de savoir que dehors il y’ avait des personnes qui tenaient à moi et j’attendais chaque semaine la permission du week-end.


Revoir ces compagnons d’infortune était un soulagement et les quitter un déchirement, mais j'étais heureux de retrouver ma grand-mère avec ses petits plats et surtout la chance de fréquenter mon grand-père. Ce jeune vieillard marqué par la grande guerre qui avait exercé la profession d’ingénieur à Edf, était vraiment un être lumineux. Quand il ne racontait pas des histoires, il m’emmenait au musée. C’est avec lui que je découvris la peinture, il me fit approcher l’art...ça dissipait le nuage d’abrutissement pensionnaire qui obscurcissait mon horizon. Devant des oeuvres d’art je traversais des contrées magiques qui me parlait du monde, de la vie, de moi. Elles me paraissaient plus vraies que ce qui m’entourait. Au Louvre, le radeau de la méduse de Théodore Géricault, 1819 déclencha même chez moi un état hallucinatoire ! La sombre houle du tableau me secoua, les personnages macabres dansaient sur la frêle esquisse dans le tableau ! Mise en abîme de mon être ! J’eus l’impression de reconnaître des gens du pensionnat, le visage déformé et le corps distordus. L’écume semblait vouloir sortir du cadre pour venir à ma rencontre, je tendis ma main ! Un gardien intervint : "On ne touche pas !" Certaines personnes y verront peut être un syndrome de Stendhal mais pour moi se fut une révélation profonde sur la condition humaine, ce qui n’est pas contradictoire. En y réfléchissant ce tableau tiré d’un fait divers où des rescapés d’un naufrage à bord d’un radeau dérivant abandonnés ou sacrifiés par leur commandant et leur hiérarchie s’entre-dévorèrent pour survivre, les plus forts mangeant les plus faible avait tout pour faire resurgir ce que je vivais à l’institution. J’habitais autant cette oeuvre qu’elle-même m’habitait !


J’allais aussi chez ma tante Jocelyne qui m’adorait . Avec son Teepaz tout naze elle me faisait écouter du Dutronc, Gainsbourg, entre autres et les fameuses élucubrations d’Antoine qui me tordaient de rire. Je passais aussi des moments avec mon père. C’était un homme façonné par la lutte et le travail. Il connaissait la vie et savait comme disait Marx que "l’homme est un loup pour l’homme". Il essayait de m’enseigner l’ordre et je sentais qu’il comprenait ce qu’il se passait et qu’il regrettait que l’on n’en soit venu là. Je me confiais à lui pour des choses que je jugeais importantes. Un jour je lui racontais un étrange manège que j’avais observé à propos du fils du directeur, la nuit dans les dortoirs. Celui ci venait chercher régulièrement des marmots pour faire des papouilles avec lui. Il y avait certain non-dit mais on savait tous que c’était mal ! Mon père m’exhorta à l’écoute des faits : « Surtout s’il s’approche de toi, ne te laisse pas faire ! S’il te touche cogne-le ! Défends-toi ! » Personne n’a pensé à dénoncer ces pratiques : est-ce de la lâcheté ? Coincé dans leur situation personnelle chaque parent protège son enfant comme il peut. Si mon père avait dénoncé le vilain manège de ce pervers, à coups sûr je serai renvoyé et à qui allait-il me confier pendant son dur labeur ? Je repartis le lendemain dans le merdier le cœur gros avec la certitude d’être en première ligne mais avec l’assurance du soutien paternel et la détermination de ne pas me laisser violer sans vendre chèrement mon innocence.


Dirlo pédophile était un homme précieux vaniteux et minable. C’était un vil fonctionnaire de la pire espèce c’est à dire obséquieux avec ses supérieurs et tyrannique avec ses subordonnés. incarnant l’autorité ce pédéraste n’hésitait pas à poursuivre certains gamins isolés de ses assiduités .Il était sans cesse à l’affût car la misère enfantine c’était son Eldorado à lui. Un jour où il m’avait convoqué dans son bureau, il me caressa le torse en soufflant dans mes narines une odeur d’eau de Cologne a la rose et m’embrassa dans le cou. Je lui décochais la patate qui fait sbling ! Le fumier accusa le coup, pendant une fraction de seconde une rage assassine lui traversa le regard mais aussitôt il se ravisa, il reprit son sourire obscène et son ton mielleux pour faire son numéro de père de substitution : Il dégoisa douceâtre que je ne devais pas voir à mal dans la chose que c’était juste de l’affection que peut être j’ignorais ce que c’était donc que c’était un malentendu. Il barbouilla une pirouette verbale du genre ( que si ça ne me plaisait pas je n’avais qu’à lui dire et il m’aurait laissé tranquille mais que d’habitude les gentil chérubins aimait bien ça ). Alors je ne devais pas être un bon garçon mais lui il voulait mon bien et il me le prouverait si je collaborais et si j’arrêtai de jouer les revêches. Enfin il me quitta jaunâtre comme quoi c’était tant pis pour moi mais il y avait d’autres pauvres petits anges à déplumer et que j’avais intérêt à la fermer ! Cette enflure utilisait la carte de la séduction pour son vice alors qu’il était très menaçant dans sa fonction car l’absence de violences directes sur l’enfant fait longtemps ignorer la situation et permet de la faire perdurer. Cette raclure ne m’a plus jamais fait d’avances par la suite, il me snobait comme si de toute façon j’étais indigne d’être un de ces protégés... Ce tordu voulait me faire croire que j’avais raté quelque chose en ne devenant pas son mignon. Tu parles Charles ! En fait cette honte humaine profitais en loucedé des gosses à grands coups de reins avec une expression libidineuse sur la gueule, s’assouvissant avec rage en espérant que l’enfant ne crie pas . Une sombre passivité annihilant toute réaction, ces mignons se laissait forcer sans moufter Et Si c’est ça que j’ai raté ! Etre traumatisé à vie, et bien ouf je l’ai vraiment échappé belle !
 

Hélas des plus gentils, des plus seuls au monde, des plus démunis des plus désespérés que moi trinquaient. La violence dans nos rapports, la cruauté du système et la perversité du directeur en déboussola beaucoup et certains sombraient fatalement dans le désespoir le plus profond. Ici on ne voyait pas l’avenir de haut ! Je me souviens de l’Anglais, on l’avait appelé comme cela car après que des mecs lui avaient fait bouffer un radiateur en lui tapant dans la chetron, il lui manquait deux dents de devant et il zozotait comme Shakespeare. Ce Gus à 10 ans pissait encore au lit et dans son froc, de quoi alerter n’importe quel psychologue scolaire. Le Hic c’était que l’Anglais pieutait dans le plume d’à coté et que je me retrouvais avec ses culottes souillées sur le mien. Comme mon état d’esprit d’alors m’ordonnait de défendre mon espace vital, je me fritais régulièrement avec lui, ce qui crée des liens. Un jour, il fut alpagué en train d’écouter un match de foot avec son transistor en cours de dessin et fut envoyer chez Tibir . Je l’accompagnais car j’avais renversé un pot de peinture sur le sol me prenant pour Jackson Pollock. Dans le burlingue féodal il confisqua la petite radio du British . Celui lui s’insurgea car on lui enlevait la seule chose qui lui passait du baume entre les oreilles. Il déclara au surveillant chef que si on lui rendait pas sa radio il se suiciderait, sans émouvoir, car l’english ne pouvait pas jouer la comédie. Une fois rentré dans la classe, en essuyant une fin de non recevoir, l’anglais s’exécuta illico ! Il sortit son taille crayon, dévissa adroitement les lames et se trancha les veines du poignet devant un instituteur tétanisé voyant déjà l’inspection d’Académie, et mettre en péril son avancement, sa retraite. Mon malheureux copain fut évacué à l’hosto et .....On ne le revit jamais !
 

Je n’avais pas conscience du temps écoulé depuis mon ENTERREMENT forcé dans cette crypte à claques quand soudainement le fond de l’air changea. L’odeur du souffre, les rumeurs de rassemblements, la grève, les tracts, les slogans, les affrontements, la police, les barricades, l’espoir. Tout passait dans la radio, tout cela parvenait jusqu’à nous, par infiltration à travers les murs de notre prison. Nous étions en mai 68. Poulbot par essence, je me sentais une vocation de Gavroche. Il se déroulait dans toute la France ce que nous faisions dans notre cour de récréation. Le pays tout entier emboîtait notre pas, se ralliait à notre cause. Petit à petit je vis mon horizon muré se déchirer et le soleil se lever sur le sinistre endroit. Sous les pavés la plage, derrière le mur la joie ! L’année 68 fut ma dernière année à l’institution Bouteilly. Signe des temps même notre machine de concassage se ralentit. Ma mère choisit d’endosser tous les torts ce qui mit un terme à la procédure de divorce. Je partis vivre chez mon père, je me souviens avoir fêté mon 12 ème anniversaire.
 

Entre, je ne sais pas quel âge j’avais, je ne sais pas ce que c’était.. C’était pas l’enfance...je crois que c’était la liberté .....

"à suivre ..... "

 

Gogol Premier avec la plume de Stanislas Kasal.

http://stanislaskazal.canalblog.com/archives/2010/03/10/7724312.html

http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article4420

 

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